Un bouddha aux traits helléniques

Lorsque l’on se balade dans le jardin des plantes, à Toulouse, on a le loisir d’admirer des statues, comme la reproduction de Chloris caressée par Zéphyr, dont le style n’est pas sans rappeler celui des sculptures grecques, né au Vème et IVème siècle avant Jésus-Christ.
Ce qui est moins évident cependant, c’est que c’est aussi ce style qui est à l’origine des représentations anthropomorphiques de Siddhartha Gautama (connu sous son titre de Bouddha) dans une large partie de l’Asie actuelle: de Lechan au centre de la Chine, au temple de Borobudur sur l’île de Java, en passant par Tokyo.

L’influence des sculptures grecques

Ce style, adopté par les sculptures grecques, est devenu un standard dans tout l’Occident. Il est né au moment où la péninsule des hellènes (autre nom donné aux Grecs et à la Grèce) était déchirée par beaucoup de conflits*; en effet, en Grèce, on retrouve des représentations humaines sous forme de statues dès le néolithique (6000 et 2200 av. J.-C.). Ce qui nous intéresse ici concerne cependant la période classique.

L’esthétique de ces statues frappe par son réalisme. Il s’agit très certainement de l’aspect le plus marquant des arts grecs de cette époque. Un traité, le “Kanon” de Polyclète, ira même jusqu’à tenter une “mathématique” de cette esthétique, des proportions aux symétries. Ce traité fut perdu, et seuls des fragments cités par d’autres auteurs nous sont parvenus. Il n’en reste pas moins que ce traité sur les techniques employées par le sculpteur avait mis le doigt sur les rapports mathématiques qui régissent la beauté d’un corps humain.

Les différentes invasions que subit la péninsule des hellènes la videront de ses chefs-d’œuvre, à la plus grande joie de ses différents conquérants. Cependant de nombreuses reproductions seront faites, notamment par les romains qui en adopteront le style. Plus tard, la Renaissance italienne la remettra au goût du jour en Europe. C’est aujourd’hui un véritable standard dans la culture occidentale. Mais cette influence ne s’est pas limitée à l’Europe, ni même à la région méditerranéenne. En effet, on en retrouve des traces en Inde, à travers le Bouddhisme. Avant de revenir sur les différentes conquêtes grecques pour comprendre l’étendue de cette influence, dressons un petit rappel de la naissance du Bouddhisme. 

Naissance du Bouddhisme

Comme le dit le philologue et indianiste Michel Angot, dans son livre “Histoire des Indes”, “Malgré des découvertes multiples, […] on n’arrive pas encore à dresser une histoire cohérente de l’Inde du nord entre la fin de la période harappéenne et la dynastie maurya, […]”1. En effet, après l’effondrement de la civilisation harappéenne et la diffusion des langues indo-européennes dans le nord de l’Inde, il devient très dur de se faire une idée concrète de l’histoire, tant économique que politique, sur cette période. Toutefois, il est pour ainsi dire sûr que les régions avoisinant le Gange et ses affluents ont été le lieu d’un processus d’urbanisation tout comme la vallée de l’Indus avec la civilisation harappéenne, conduisant à l’établissement de divers royaumes dans les plaines Indo-gangétiques. Cependant, les seules sources écrites les concernant sont des textes ayant souvent un caractère religieux.
Il est compliqué de démêler ce qui relève des faits historiques de ce qui n’est que pure invention religieuse.
Cela étant établi, nous pouvons introduire un personnage central de notre histoire : Siddhartha Gautama, fondateur de la religion bouddhiste. Les textes bouddhiques le présentent comme un prince né à Lumbini, dans l’actuel Népal, qui a grandi dans un palais, peut-être au Népal ou dans l’État indien d’Uttar Pradesh. Les historiens en font le fils d’un chef élu d’une tribu, les Śākya, en marge d’une ère culturelle nommée “Grand Magadha” qui se développa dans les basses plaines du Gange. Encore une fois, il est difficile de séparer l’histoire réelle du mythe entourant sa personne. La légende raconte qu’après avoir été gardé hors de tout danger et toute souffrance entre les quatre murs du palais de son père, il décida d’en sortir pour se confronter aux réalités du monde extérieur.
Là, il rencontra trois visions: un vieillard, un pestiféré, et une famille en pleurs et endeuillée autour de leur défunt, ce qui lui fit prendre conscience de la souffrance et de l’inévitabilité de la mort. Il fit aussi la rencontre d’un moine cherchant la satisfaction spirituelle dans une vie d’ascète, loin de toute possession matérielle. C’est alors qu’il décida de partir du foyer familial (le palais à l’existence contestable) laissant femme et fils pour mener une vie d’ascèse et d’itinérance dans l’espoir d’atteindre la “vérité”. Ainsi, il commença à fonder un groupe de moines itinérant qui séduisit tant la population que les membres des cours de divers royaumes du nord de l’Inde, y compris le puissant royaume de Magahda. Ainsi naquit, selon la légende, la religion bouddhiste. Celle-ci restera toutefois un peu plus marginale que l’hindouisme et sera fortement répandue dans le sous-continent indien à partir du règne d’Ashoka, grand roi de la dynastie des mauryas, l’un des rares à avoir unifié une majeure partie de l’Inde.

La conquête macédonienne aux portes de l’Inde

En 326 avant l’ère chrétienne entre dans la vallée de l’Indus, à l’ombre de l’Hindou Kouch et de l’Himalaya, les troupes d’Alexandre le Grand, le roi des macédoniens. C’est ici, dans la région du Penjab au nord de l’actuel Pakistan, que les cavaliers macédoniens affrontent l’armée de Poros, roi du royaume de Paurava, et ses nombreux éléphants de guerre (bien plus nombreux que ceux des perses) à la bataille de l’Hydaspe. Cette bataille, bien qu’étant un succès pour le légendaire conquérant macédonien, sonnera le glas d’une des épopées les plus grandioses de l’histoire humaine. En effet, après une succession de batailles et de victoires l’ayant conduit des plaines d’Anatolie (actuelle Turquie) au plus oriental des affluents de l’Indus, en passant par l’Egypte et les terres persanes de l’actuel Iran, l’armée d’Alexandre se rebella. Ayant déjà chassé du pouvoir la grande dynastie perse des achéménides, les troupes grecques ne voyaient pas de raisons de poursuivre l’expédition au-delà de l’Hydaspe. Elles venaient d’essuyer de lourdes pertes (peut-être bien 4000 hommes), et s’opposèrent donc fermement à une expédition vers le Gange. Encore un conquérant qui dut faire abdiquer sa volonté face à celle d’une armée grecque.
La percée d’Alexandre en Inde n’aura dépassé que de peu les précédentes conquêtes perses dans la région et pas grandement chamboulé la carte politique. Par exemple, Alexandre laissa régner Poros, ayant jugé qu’il était un facteur de stabilité dans la région. On pourrait donc croire que cette aventure aux marges du sous-continent indien fut sans lendemain, mais, ce serait omettre plusieurs faits importants.
L’historienne Upinder Singh, dans son ouvrage “A history of ancient and early medieval India”2, évoque l’installation du royaume séleucide qui régnera sur une bonne partie des conquêtes asiatiques d’Alexandre (voir carte) et qui sera une puissance importante dans la région. Elle évoque aussi la diffusion de la population grecque et de leur culture via les myriades de cités nommées Alexandrie. Les cités reprendront la civilisation hellénique des rives orientales de la méditerranée jusqu’aux bordures occidentales de l’actuel Tibet, en passant par les steppes d’Asie centrale en Bactriane et les fertiles delta du Nil où règnent les Ptolémées (dynastie hellénique régnant sur l’Egypte).

La présence grecque dans le nord-ouest de l’Inde

Parmi les colonies grecques, certaines occuperont divers territoires en Inde du nord-ouest et deviendront des royaumes. Comme mentionné précédemment, c’est le cas du royaume hellénistique séleucide, fondé par Séleucos Ier à la mort d’Alexandre, en 323 av J.-C. Ce royaume s’étendait au départ des côtes occidentales de l’actuelle Turquie jusqu’à l’Indus. Il sera en guerre avec le puissant empire de Chandragupta Maurya (grand père du célèbre Ashoka évoqué plus haut) entre 305 et 303 av. J.-C. et avec lequel une paix fut conclue après le paiement de 500 éléphants de guerre par Chandragupta en échange de territoires dans le nord du Pakistan et de l’Afghanistan. Très tôt, ce vaste royaume fit face à des luttes externes et internes. Ainsi après une défaite en Syrie, un haut dignitaire de l’empire, Diotote Ier, décida de faire sécession à l’Est et de fonder son propre royaume autour de la cité de Balkh, dans l’actuel Afghanistan. Ainsi naquit le royaume gréco-bactrien.
Entre 206 et 200 avant J.-C, Démétrios Ier profite de l’affaiblissement de l’empire Maurya pour lancer une offensive dans l’Inde du nord reprenant ainsi les territoires vendus à Chandragupta Maurya. Il conquit aussi des territoires dans la vallée du Gange, ce qu’Alexandre le Grand n’avait pu faire en son temps. Ainsi à sa mort, il lègue un royaume gréco-bactrien agrandi et un ensemble de royaumes grecs dans le nord de l’Inde, de la vallée du Gange jusqu’à l’actuel Gujarat. Ces royaumes, toujours empreints de culture grecque, vont tous s’acclimater au fil du temps et même s’éprendre des cultures locales. C’est ainsi que certains Grecs, convertis au bouddhisme, donneront à Siddhartha Gautama des représentations similaires à celles qu’ils firent pour leurs anciens dieux. Le résultat le plus connu de ce surprenant métissage est très certainement l’art bouddhique du Gandhara.
Mais, cet article étant déjà assez long, ce sera pour une autre fois…

* Par ces conflits j’entends la guerre du Péloponnèse et ses répercussions. Celle-ci vit la victoire de Sparte (et ses alliés) sur Athènes vers 405 av. J.-C.. Alors débute ce que l’on peut appeler l’hégémonie spartiate. Celle-ci fut rapidement contestée, et les conflits reprirent. On peut considérer que ceux-ci s’achèvent lorsque la majeure partie de la péninsule grecque tombe sous la coupe du royaume de Macédoine en 338 av. J.-C. après la bataille de Chéronée. C’est à la tête de ce royaume qu’Alexandre mènera ses conquêtes.

By Antoine Fontanille

Sources 

1 Michel Angot.  Histoire des Indes. Les Belles Lettres, 2017.

2 Upinder Singh. A history of ancient and early medieval India. Pearson Education India, 2008.

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